"Que l'on songe aux milliards qu'ont coûté les trente-six mille monuments aux morts, dont trente mille au moins sont une insulte à la mémoire de ceux à qui ils sont consacrés. Quelle prescience il avait, ce diplomate prévoyant, qui proposait comme texte du premier article du traité de Versailles : que tous les monuments aux morts dussent être élevés en pays vaincus".

 

     Ce jugement de Jean Giraudoux, rapporté par Michel Ragon (L'Espace de la Mort), résume, de façon fort sévère, la valeur artistique que l'on accorde aux monuments aux morts. Pompiers, académiques, sont les termes qui reviennent le plus souvent dans les critiques.

 

      D'autres jugements seront tout aussi sévères.

 

     "Il est temps d'arrêter l'éclosion dans notre beau pays de monuments qui font aussi peu d'honneur à notre bon goût qu'à la mémoire des Morts qu'ils perpétuent.

 

     Que les Monuments du Souvenir soient pétris par de véritables artistes. Ceux qui se sont sacrifiés pour la Patrie ont bien mérité cet honneur". (Pilote de la Somme, 16 novembre 1922)

 

     L'auteur de l'article recommande "pour aboutir à l'art le plus pur ... de mettre les projets au concours" comme le feront certaines communes. 

 

  C'est très beau d'honorer la mémoire de nos glorieux morts ; mais qu'au moins on le fasse artistiquement" conclut-il.

 

S'il est vrai qu'un certain nombre d'oeuvres méritent cette sévérité, c'est aller un peu vite que de les condamner toutes.

 

Un des buts de cette étude est de faire découvrir ou redécouvrir ces monuments aux morts. En voici quelques uns remarquables.

 

 

       Devant ce déferlement de monuments nés de la bonne volonté de la population, les autorités ont dû préciser certains points, en particulier sur le plan esthétique.  

 

        Ainsi, le Ministre de l'Intérieur, le 10 mai 1920, adresse une lettre aux Préfets :

 

     "il m'a été signalé, et j'ai eu l'occasion de constater par les croquis joints aux dossiers, que les projets présentés sont dus, pour la plupart des cas, soit à des industriels qui n'hésitent pas à les entreprendre "en série" dans un but exclusivement commercial, soit à des sculpteurs et architectes dont les productions sont trop souvent loin de répondre à un souci d'esthétique.

 

     Pour conseiller et guider les municipalités dans cet ordre d'idées, je vous prie de bien vouloir réunir une Commission chargée d'examiner les projets présentés ... Tous les dossiers qui me parviendront devront contenir, en même temps qu'un croquis du monument, l'avis de ladite Commission".

 

       De ce souci, naît donc la Commission d'examen des projets d'érection de Monuments Commémoratifs aux Morts de la Guerre. Tous les projets lui sont soumis et elle les renvoie aux communes avec un avis critique.

 

      Dans la Somme, la Commission, présidée par le Secrétaire général de la Préfecture, est composée d'Albert Roze, alors Directeur de l'Ecole nationale des Beaux-Arts, de Messieurs Neys, professeur d'architecture à cette même école, Douillet, architecte à Amiens, Ballereau, architecte départemental et Bénard.

       

 

      Les projets vont affluer avec certaines précisions comme pour celui de Fontaine-sur-Somme dont le sculpteur était Albert Roze :

 

      "Le Comité et l'auteur du projet ont eu la préoccupation de ne pas cacher par un monument trop élevé le portail de l'Eglise ... "

 

       Souci peut-être aussi de ne pas heurter la circulaire du Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, du 5 juin 1919, qui stipulait que : 

 

      " tout projet de plaque ou de monuments à placer dans un édifice historique doit, avant son exécution, être transmis à l'administration des Beaux-Arts, avec dessin à l'appui, pour examen par la Commission des Monuments historiques ".

 


 

 

       La Commission semble avoir bien joué son rôle. Les reproches majeurs adressés aux projets concernaient le mépris fréquent des règles de l'art, la banalité : beaucoup trop de monuments semblables, peu d'inspiration et d'originalité.

 

      Ces projets reviennent avec un avis circonstancié, des conseils techniques précis pour améliorer la qualité artistique de l'oeuvre, comme pour la commune de Brouchy 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Voici l'avis de la commission concernant le monument de Morchain ci-contre :

 

 

 

   "La composition du monument ne manque pas d'allure mais le motif principal étant sculptural, il est désirable que le dessin de cette sculpture soit moins sommaire et le sujet plus lisible.

 

    On peut deviner, à peine, près du poilu gisant, les orphelins de la guerre, mais le dessin est trop médiocre pour apprécier la valeur de l'idée. On demande un dessin qui mette mieux en valeur l'oeuvre du sculpteur".

 

   Tel n'était pas l'avis du maire qui dans une lettre adressée au sous-préfet le 4 avril 927 fait remarquer :

 

   "malgré ses imperfections il a le mérite de ne pas sortir d'un atelier où on les fabrique en série ; il a donc une note originale".

(AD 80 99R 334033)

 

 

 

 

 



 

        Parfois le jugement est plus sévère :

 

        " Le dessin du monument est tout à fait insuffisant et mal présenté sans aucune indication d'échelle, le socle semble au dixième mais la proportion ne correspond nullement à la cote vaguement indiquée de 3.10 environ. Il faudrait plus de précision, une échelle et une proportion exactes. En outre il vaudrait mieux supprimer la cannelure triangulaire qui coupe la pyramide en deux sous la croix de guerre. Tracer les profils avec plus de soin et de régularité."

       

         peut-on lire sur l'avis de la commission émis en 1925 pour la commune de Bussu.

 

 

 

       

        Mais certains maires, comme à Bovelles,  contesteront l'avis rendu par la Commission comme en témoignent les délibérations ci-dessous relevées aux Archives départementales de la Somme :

 

 

 

   Ce qui provoquera une réponse de la commission d'artistes et de spécialistes dans laquelle ils s'insurgent, officiellement, contre la généralisation de certains projets qui sont, à ses yeux, une atteinte à l'esthétique.

 

       Dans une lettre au Préfet, en janvier 1921, elle met en rapport la grandeur de l'hommage dû aux morts et la piètre qualité des oeuvres destinées à matérialiser cet hommage en précisant notamment :

 

       "On ne saurait donc invoquer légitimement l'excuse de l'insuffisance des ressources. Un véritable artiste n'est pas désarmé par la simplicité. Il trouve une solution dans la pureté des lignes et dans la juste proportion."

 

 

 

   

 

 

 

  Quand le projet est confié à un artiste dont la renommée est certaine, la Commission réagit avec plus de "tact" !

 

     Ainsi pour le monument de Breuil elle précise :

 

 "ce monument se distingue heureusement de la banalité et du déjà vu.

 

   Il est vrai que sa valeur dépendra de celle de la sculpture. Mais sur ce point on peut faire confiance à M. Molliens.

 

  En conséquence la Commission donne un avis favorable "(Amiens le 4 avril 1932)

 

 


 

 

 

   La population, elle aussi se prononça. Une habitante de Canchy témoigne :

 

  "J'ai le souvenir que le monument n'a pas été apprécié par tous et que, au lever du drap ou du drapeau qui le recouvrait, il y a eu un effet d'horreur (la grosseur du soldat), d'incompréhension ...

 

   Cependant, les Canchéens d'aujourd'hui sont fiers de leur monument qui est minutieusement entretenu."

 

  Autre son de cloche dans un article signé Spectator, dans l'Echo du Vimeu du 21 janvier 1922 :

 

      "Taillé dans la pierre de Verdun, un soldat casqué, l'arme à portée de la main, regarde vers l'Est. L'expression est sobre, nette, symbolique : la guerre est finie, mais la paix n'est pas gagnée ... Est-ce donc faire preuve d'un esprit belliqueux que de demeurer sur une vigilante garde ? Telle est la haute signification de l'oeuvre que j'ai pu contempler hier ... 

   

    Le soldat d'Abbal résume dans une synthèse puissante, virile, les qualités dominantes du héros d'une époque héroïque, du "poilu" de la grande Guerre : simplicité d'allure, courage tranquille, ténacité dans l'effort.

 

       La paisible population de Canchy a montré par son accueil qu'elle aimait le "soldat" qui veille désormais sur ses destinées".

 

 


 

       Bien souvent la commission n'émettra aucun avis car, comme elle le précisera dans nombre de ses  comptes-rendus, le monument est déjà érigé voire inauguré !