C'était, évidemment, le problème majeur. Il est intéressant de noter, pour confirmer l'idée que ce mouvement est avant tout un élan public, que de nombreuses communes n'ont pas attendu les subventions de l'Etat pour ériger leur monument.

 

    D'après les devis que nous avons consultés aux Archives départementales, 87% des monuments ont coûté moins de 15000 francs. (environ 15000 euros)

 

    Les plus chers sont ceux, naturellement, des grandes villes de la région : Amiens (plus de 200 000 F), Péronne (100 000 ) Abbeville (90 000 F), Roye (80 000 F), Ham (54 000), Moreuil (40 000) ...

   

     Les communes avaient fait appel à des sculpteurs renommés qui leur proposaient des modèles originaux.

 

     

      Une exception, mais de taille : celui de Proyart que les marbreries Gourdon proposaient sur leur catalogue à 320 000 F. Rappelons qu'il fut financé entièrement par un particulier.

 

       Un obélisque en pierre silicatée coûtait environ 2000 F ( tarif des marbreries Gourdon). Le soldat de Jacomet " Le Poilu " était facturé 2800 francs environ. 

 

 

Note : 1 franc des années 1920/1925 vaut aux alentours d'1 euro en 2016 (source INSEE).


En général, l'emplacement du monument ne constitue pas une forte source de dépense pour la municipalité qui choisit le plus souvent un terrain communal ou qui lui est gracieusement attribué par un propriétaire ; il en est de même pour les travaux de fondations confiés à des artisans locaux et qui ne sont pas trop coûteux.

 

Par contre le prix du monument lui-même constitue souvent une lourde charge pour les finances publiques.

 

Comment alors trouver l'argent nécessaire à cet hommage dans une région où la guerre a détruit entièrement de nombreux villages et laissé dans le dénuement des milliers de personnes?

           

      L'Etat octroiera des subventions. Une loi du 25 octobre 1919 signée du Président de la République, Raymond Poincaré et contresignée par Georges Clemenceau, Ministre de la Guerre, précise que

 

      "des subventions seront accordées par l'Etat aux communes, en proportion de l'effort et des sacrifices qu'elles feront en vue de glorifier les héros morts pour la Patrie".

 

Un barème sera établi pour décider de la somme accordée par l'Etat à chaque commune en fonction de critères précis.

 

 

      En résumé, selon la circulaire du Ministre de l’Intérieur de 1920, le dossier d'un projet de monument commémoratif doit contenir les pièces suivantes:

 

         1) La délibération du Conseil municipal 

 

         2) Le croquis du monument et son emplacement 

 

         3) L'avis de la Commission chargée de l'examen du monument au point de vue artistique 

 

         4) Le devis estimatif de la dépense 

 

      5) L'indication des voies et moyens (crédit inscrit au budget municipal, souscription publique, subvention de l'Etat)

 

      6) S'il s'agit d'un monument élevé dans un cimetière, l'engagement du Conseil municipal d'acquitter la part revenant aux pauvres ou la délibération du Bureau de bienfaisance renonçant à le percevoir.

 

 

Ces subventions, cependant, représentaient peu de choses au regard du coût du monument.

  

A Pozières, pour une dépense totale de 7800 F, la subvention de l'Etat était de 285 F; à Pierrepont-sur-Avre de 780 F pour une dépense de 13500 F ; à Friville-Escarbotin, 1560 F, le monument revenant à 31000 F.

 

Souvent, lorsque cette subvention arrivait, le monument était déjà érigé et payé. Il ne restait plus à la commune qu'à demander la désaffectation de cette somme afin de l'utiliser autrement.

 

 

 

 

Les communes ont dû, par conséquent, trouver de l'argent ailleurs et faire preuve de beaucoup d'imagination pour se procurer les sommes nécessaires.

 

    La procédure était la suivante : vote d'une subvention communale ou somme prélevée sur le budget additionnel.

 

   Parfois, on avait recours à une imposition exceptionnelle si la Préfecture l'acceptait, à des emprunts auprès d'un particulier ou du Crédit foncier.

 

  Dans la plupart des communes une souscription publique a été ouverte et elle entrait pour beaucoup dans le financement du monument.

 

    Autres sources de financement : le produit de la chasse, de la vente d'arbres ou de terrains communaux.

 

  Comme le rapportent des délibérations de l'époque, dans certaines communes on chercha des solutions plus complexes. A Estrées-lès-Crécy le conseil municipal voulut abattre la vieille mairie-école pour élever le monument à la place et vendre les matériaux au profit de la commune.

 

   Dans sa délibération 2 avril 1922, le conseil municipal de Thézy-Glimont décida "d'utiliser pour le monument aux morts le produit de la vente de matériaux provenant de la démolition de bâtiments communaux". 

 

    Ailleurs, on renonce à percevoir le droit des pauvres.

 

    Pour financer son monument, Villers-Bretonneux a vendu un tank, acte symbolique en cette période d'après-guerre.

 

 

      On organise aussi diverses manifestations :

 

      bals, séances théâtrales; cavalcades avec musique à Dompierre-Becquincourt, concerts à Amiens, Authie; tombola à Airaines, Hancourt; vente d'insignes commémoratifs à Harbonnières; quêtes des dames de la commune à Abbeville, Authuille, Bouzincourt.

 

   

 

 

Dans une délibération de 1922, le Maire de Corbie propose

 

"de faire une quête à domicile ; chaque conseiller accompagné d'un Poilu quêterait dans une rue ou un quartier ...

 

 

Le Progrès de la Somme du 1er mai 1923 rend compte d'un match de football opposant le Stade roubaisien au Corbie athlétic club. Cette rencontre :

 

Cette rencontre

 

"avait lieu au bénéfice du monument que les Corbéens se proposent d'élever a la mémoire de leurs morts lors de la Grande Guerre".

 

Le CAC lancera en 1923 une souscription publique à cet effet.

 

Merci à Stéphane Parin, professeur d'italien, de nous avoir communiqué ces informations sur le club corbéen.

 

 

 

 

 


 

      Les comités des Anciens combattants ont aussi largement participé au financement des monuments.

 

     Des dons viendront compléter ces divers financements : dons des communes marraines, Rouen pour Grivesnes, Orléans pour Méaulte, Châtellerault, Jersey et des familles de soldats tombés sur son sol pour Soyécourt, Monaco pour Gueudecourt ...

 

      

      Dons de villes étrangères comme Barcelone pour Belloy-en-Santerre, don du comité américain pour Bouchoir; don de la Coopérative de Reconstruction pour Beaumont-Hamel.

 

      Des particuliers ont aussi fait preuve d'une grande générosité. A Méharicourt, le monument a bénéficié des dons d'un couple d'américains.

 

        Lors du discours d'inauguration du 22 juin 1923, le président du comité de secours franco-américain

 

    "présenta les deux donateurs américains, M. Metcalf grand industriel de Providence qui a mené dans cette ville une vigoureuse campagne pour la France et Mme Metcalf, dont la commune de Méharicourt a pu apprécier la bienfaisante générosité.

 

    Il demanda à l'assemblée recueillie de leur adresser un salut de profonde reconnaissance, sans oublier les Américains "de vieille souche" qui sont et seront toujours de coeur avec les Français". (Le Progrès de la Somme)

 

      

 

       A Acheux-en-Amiénois le monument est offert par une famille dont le fils a été tué en 1917 ; à Guyencourt-sur-Noye, c'est le comité fondé à la mémoire d'un enfant du pays qui le finance.

 

 

      A Misery, il est offert par l'adjoint au maire ; nous avons déjà évoqué le cas d'Allonville.

 

Les devis ci-dessous montrent que les frais ne se limitaient pas au seul achat d'une statue.

 

Il fallait compter aussi avec les travaux de maçonnerie : socle, soubassement ; la gravure des noms et de la dédicace, l'entourage (grille, chaînes, plantation...) et le transport.

 

 

                                                       DEMUIN
DEMUIN
PICQUIGNY
PICQUIGNY

 

 

 

 

Entrait en compte aussi la cérémonie de l'inauguration qui fait l'objet du chapitre suivant.